Ryusuke Hamaguchi a souvent montré une fascination pour l’échange d’idées comme forme de processus, de négociation et d’exploration, qu’il s’agisse des ateliers de théâtre de Conduire ma voiture ou les réunions municipales volatiles avec les promoteurs immobiliers Le mal n’existe pas. La conversation est une action. Les réunions d’équipe et les séances de formation occupent une grande place dans le travail de l’auteur japonais. Tout à coup (Soudain), qui se déroule principalement dans une maison de retraite parisienne dirigée par une femme dont l’approche thérapeutique progressive se heurte aux réalités d’un manque de personnel chronique et d’une gestion axée sur les résultats.
La question sous-jacente du film est de savoir si les soins et la compassion individuels peuvent survivre au déclin démographique du capitalisme avancé. À mesure que la concentration des richesses s’accélère, les secteurs à but lucratif paient moins, ce qui entraîne inévitablement une baisse des taux de natalité et une pénurie de main-d’œuvre dans les services de santé nécessaires pour faire face à une population vieillissante.
Tout à coup
L’essentiel
Une œuvre d’un humanisme profondément touchant.
Lieu: Festival de Cannes (Compétition)
Casting: Virginie Efira, Tao Okamato, Kyozo Nagatsuka, Kodai Kurosaki, Jean-Charles Clichet, Marie Bunel, Romain Cottard
Directeur: Ryusuke Hamaguchi
Scénaristes: Ryusuke Hamaguchi, Léa Le Dimna, librement inspirées du livre, Quand la vie prend soudain un tournant, par Makiko Miyano, Maho Isono
3 heures 16 minutes
Si cela semble un peu sec, eh bien, c’est le cas, surtout lorsqu’il est présenté comme une conversation informelle entre amis, complétée par des diagrammes, des graphiques et des puces sur un tableau blanc. Mais Hamaguchi a sa propre méthodologie de style docu, et pour le public ayant la patience de traverser une première heure au rythme tranquille et très bavard, Tout à coup évolue vers une affirmation émouvante des droits humains fondamentaux que sont le respect et la dignité. La question de savoir si cela justifie la durée de diffusion de trois heures et quart sera à débattre. Mais quoi qu’il en soit, le gain en vaut la peine.
Les films sur la démence se sont multipliés ces dernières années, mais celui-ci semble différent dans l’observation douce de patients âgés atteints de troubles cognitifs et de leurs réponses aux efforts acharnés de deux femmes déterminées à apporter du réconfort et même de la joie aux années crépusculaires de ces personnes âgées. Quiconque a connu des parents ou des proches atteints de maladies similaires sera profondément touché par les développements du film.
Marie-Lou Fontaine (Virginie Efira) est directrice de « Le Jardin de la Liberté », une franchise d’Ehpad en banlieue parisienne. Elle a reçu une latitude inhabituelle pour gérer l’établissement selon les principes d’un système basé sur la compassion appelé « Humanitude ». Mais de nombreux membres du personnel sont mécontents de cette liberté, notamment l’infirmière en chef Sophie (Marie Bunel), dont l’emploi remonte à l’époque où il s’agissait d’un hôpital psychiatrique.
Sophie et d’autres soutiennent que le temps et l’attention individuelle requis pour effectuer les tournées quotidiennes des patients selon les directives de Marie-Lou sont irréalistes, ce qui signifie que le personnel du matin transmettra le travail inachevé à leurs collègues déjà surchargés de l’après-midi – sans parler des séminaires de formation obligatoires organisés trois fois par an qui épuisent les rangs du personnel de service. Ils soutiennent également que l’importance accordée à la « verticalité », incitant les patients à marcher chaque jour, ne fait qu’augmenter le risque de chute.
Il faut reconnaître dans le scénario que les opposants ne sont pas seulement des opposants intransigeants au changement ; ce sont plutôt des professionnels pragmatiques, conscients des ressources limitées dont ils disposent et se méfiant de ce qu’ils considèrent comme une refonte inviable du programme de traitement.
Fait révélateur, alors qu’Humanitude encourage les soignants à porter leurs propres vêtements décontractés et à interagir de manière personnelle avec chaque patient, Sophie et d’autres résistants insistent pour s’en tenir aux uniformes des infirmières, accomplissant leur travail avec la rapidité d’efficacité qui est enracinée dans leur formation professionnelle.
En contemplant ses combats dans un tramway, Marie-Lou aperçoit un garçon qui court au bord de la route, apparemment incontrôlable. Elle descend pour s’assurer qu’il va bien et le suit jusqu’à un parc où elle attend avec lui une averse soudaine. Lorsque les tuteurs non verbaux du garçon le retrouvent via une application GPS sur leurs téléphones, elle apprend qu’il s’appelle Tomoki (Kodai Kurosaki) et que son autisme le rend sujet à un comportement imprévisible.
Les étrangers reconnaissants sont Mari (Tao Okamoto), une metteure en scène expérimentale, et Gorô (Kyozo Nagatsuka), le père de Tomoki et acteur dans la performance solo de Mari.
À leur invitation, Marie-Lou se rend au spectacle, une réflexion en milieu hospitalier sur le démantèlement des asiles, offrant un autre regard sur le traitement des maladies mentales. Les membres du public reçoivent des instruments de percussion avec lesquels interagir, et Tomoki, dans la plupart des représentations, fait partie du spectacle. « L’impossible est impossible, mais seulement jusqu’à ce qu’il devienne possible », déclare Gorô, fournissant une version capsule du message d’espoir et de persévérance du film.
Reconnaissant certains thèmes de la pièce dans son propre travail, Marie-Lou reste sur place pour discuter avec Mari et les deux femmes passent une longue nuit ensemble à marcher et à discuter, leur amitié s’épanouissant instantanément. Marie-Lou parle couramment le japonais, ayant obtenu son diplôme d’anthropologie à Tokyo, tandis que Mari, parlant également couramment le français, a étudié la philosophie à la Sorbonne.
Leurs parcours reflètent ceux de Makiko Miyano et Maho Isono, auteurs dont les lettres rassemblées sur la maladie et les changements brusques de santé ont été publiées dans le livre de non-fiction qui a vaguement inspiré le scénario de Hamaguchi et Léa Le Dimna.
Marie-Lou partage sa frustration face aux tensions au travail, tandis que Mari révèle avec une absence d’apitoiement sur elle-même qu’elle est atteinte d’un cancer en phase terminale et que son état pourrait s’aggraver considérablement à tout moment. Mari commence à passer du temps à la maison de retraite, où Marie-Lou l’encourage à impliquer le personnel et les patients dans des exercices de confiance simples. Le lien entre les deux femmes devient presque spirituel, et les soignants semblent absorber leur positivité par osmose.
Seul un réalisateur aussi élégant que Hamaguchi pouvait rassembler un témoignage du réconfort de l’amitié féminine, une étude minutieusement détaillée du lieu de travail, une considération de la compassion comme forme de résistance et une méditation émouvante sur la mortalité.
Comme toujours avec Hamaguchi, le film est parsemé de moments lumineux de connexion humaine, qu’il s’agisse du simple plaisir pour Marie-Lou de se réveiller d’une sieste au soleil sous un arbre du jardin, de partager une cigarette avec la fougueuse patiente Mireille (Évelyne Istria), ou de la détente de Marie-Lou avec Sophie, dont le respect des autres infirmières et assistantes fait que si elle partait, d’autres la suivraient.
Efira n’a cessé de se renforcer au fil des années depuis l’émergence de l’actrice belge – son travail dans le film de Rebecca Zlotowski Les enfants des autres est particulièrement remarquable – et sa tendresse naturelle transparaît ici, même lorsque des moments de friction la font montrer un côté fragile ou pencher vers l’épuisement professionnel.
Elle va bien avec la mannequin devenue actrice Okamoto (largement vue dans Le carcajou et en arcs sur Monde occidental et Hannibal), dont le visage tranquille dément la conscience de sa mortalité. Marie-Lou l’accompagne à Kyoto, où Mari envisage de s’inscrire dans un hospice. (Une scène dans laquelle ils sont assis à flanc de montagne avec une vue imprenable sur la ville en contrebas tout en mangeant des nouilles en pot est charmante.)
Mais Marie-Lou la convainc de retourner à Paris et d’accepter un poste d’artiste en résidence à la maison de retraite, donnant un sens au temps qui lui reste, même si ses forces sont épuisées. Le moment de satisfaction le plus chaleureux pour Marie-Lou est peut-être lorsqu’un collègue lui dit que les ateliers de Mari semblent être encore plus bénéfiques pour le personnel que pour les patients.
Tout à coup est un film étrange mais audacieux dans la mesure où il privilégie le thématique au détriment du dramatique. Ceux qui ne sont pas à l’écoute de la longueur d’onde de Hamaguchi risquent de la trouver surexploitée et desséchée. Mais si vous parvenez à suivre son rythme tranquille, il y a une beauté transcendante dans son point de vue selon lequel toutes les vies ont de la valeur, aussi diminuée soit-elle. Comme le dit Marie-Lou : « Une main inerte n’est pas une main morte… il y a de la vie jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus. »
