L’art et l’exil s’entremêlent de manière fascinante dans Nina Rozale nouveau long métrage abouti de la scénariste-réalisatrice québécoise Geneviève Dulude-de Celle, qui a fait ses débuts à la Berlinale en 2017 avec son film pour adolescents lauréat de l’Ours de cristal, Une colonie.
Présentant un lyrisme tranchant similaire, mais cette fois dans un cadre plus large, le film suit un immigrant canadien qui retourne dans sa Bulgarie natale, où il recherche un enfant artiste ayant le potentiel de devenir le prochain De Kooning ou Picasso. C’est une configuration intrigante qui prend un peu de temps à trouver son chemin, mais une fois qu’elle l’a fait Nina Roza se transforme en une méditation émouvante sur l’éloignement, révélant ce à quoi vous renoncez en quittant votre foyer – et ce que vous gagnez en osant enfin revenir.
Nina Roza
L’essentiel
Lyrique et original.
Lieu: Festival du Film de Berlin (Compétition)
Casting: Galin Stoev, Ekaterina Stanina, Sofia Stanina, Chiara Caselli, Michelle Tzontchev, Christian Bégin, Nikolay Mutafchiev
Réalisateur, scénariste : Geneviève Dulude-de Celles
1 heure 43 minutes
Raconté dans un style elliptique qui oblige le spectateur à combler certaines lacunes, le récit commence à Montréal, où Mihail, la cinquantaine (acteur de théâtre et metteur en scène Galin Stoev), travaille comme conservateur pour un riche marchand d’art canadien (Christophe Bégin). Quelques scènes courtes mais suggestives révèlent que Mihail ne partage pas vraiment une relation chaleureuse avec sa fille, Rose (Michelle Tzontchev), qui a elle-même un fils et souhaite lui faire découvrir leurs racines bulgares. «C’est un endroit arriéré», rétorque son père, visiblement peu disposé à revisiter le passé.
Mais il est soudainement obligé d’y faire face lorsque son patron a vent d’une fillette de 8 ans nommée Nina (interprétée par les jumelles Sofia et Ekaterina Stanina) qui a créé une série de peintures abstraites qui pourraient être l’œuvre d’un jeune génie en herbe. Chargé de découvrir si elle est la vraie affaire, Mihail se rend dans son pays natal pour la première fois depuis des décennies, arrivant dans un pays qu’il a abandonné pour des raisons qui seront révélées plus tard.
Son voyage n’est pas tout à fait inhabituel – de nombreux immigrants font la navette entre leur pays d’origine et leur pays d’adoption – mais Dulude-de Celles lui donne une sensation épique en encadrant Mihail, taciturne et fumant à la chaîne, dans le vaste paysage ouvert de ses origines, qui commence à l’attirer à mesure qu’il passe plus de temps sur le terrain. Magnifiquement filmé par Alexandre Nour Desjardins, qui utilise beaucoup de lumière chaude pour donner aux intérieurs un côté nostalgique, le film bénéficie également d’une partition mélodique de Joseph Marchand, avec d’autres scènes sur des ballades pop vintage de l’ère soviétique.
Une fois que l’action se déplace en Bulgarie, l’intrigue se concentre sur le lien grandissant de Mihail avec Nina, têtue et franche, qu’il localise avec sa mère dans un village niché entre des montagnes et des champs luxuriants. En essayant de savoir si la fille est un imposteur ou non – il s’avère que la mère de Nina fait de la poterie, alors que tous leurs voisins semblent eux-mêmes être des artistes amateurs – Mihail commence à voir autre chose chez la fille : un reflet de sa propre fille, que nous apercevons dans des flashbacks qui émergent comme des souvenirs discrets.
Dulude-de Celles garde sa caméra collée à l’expressif Stoev alors que son personnage finit par trouver sa place dans un pays qu’il n’a jamais vraiment oublié, faisant ressortir les émotions à travers des séquences soigneusement composées qui privilégient les images et la performance plutôt que le dialogue. (Son style de réalisation rappelle d’autres réalisateurs québécois comme Philippe Lesage ou Denis Villeneuve pré-hollywoodien.)
Dans une scène cruciale, Mihail se saoule lors d’une fête de village et chante un vieil hymne communiste, l’air plus heureux qu’il ne l’a jamais été au Canada. Plus tard, il rend visite à sa sœur dont il est séparé depuis longtemps – « revenue d’entre les morts ! » s’exclame son beau-frère en ouvrant la porte – faisant de son mieux pour se faire pardonner auprès de certains des proches restés sur place.
Le réalisateur fusionne la trajectoire de Mihail avec celle de la précoce Nina, qui a été choisie par une galeriste italienne (Chiara Caselli) qui envisage de déménager le peintre et sa mère à Rome, où ils pourraient s’épanouir dans une scène artistique bien financée. Mais Nina est plus attachée à son héritage que Mihail ne l’a jamais été, même si elle est offensée par une séance photo au cours de laquelle elle est obligée de porter un costume traditionnel bulgare. Elle est peut-être un peu géniale ; la famille et la communauté comptent toujours plus pour elle que le succès.
Nina Roza (dont le titre combine le nom du jeune prodige avec celui de la fille de Mihail) interroge astucieusement la valeur de conserver ses origines plutôt que de les abandonner pour une vie meilleure. C’est un dilemme pour lequel il n’y a pas de réponse facile : vous pouvez choisir de rester sur place et de rater une opportunité majeure, ou de partir à l’étranger et risquer de perdre une partie de vous-même dans le processus. Quoi qu’il en soit, vous finirez par en payer le prix.
Mihail a déjà fait son choix, et une grande partie du film parle de son acceptation. Le tour touchant de Stoev révèle un homme qui a caché son passé pendant si longtemps qu’il semble d’abord à moitié vivant, jusqu’à ce qu’il s’éveille progressivement au monde qui l’entoure. Même s’il retourne dans un pays qu’il connaît bien, le voyage de Mihael en Bulgarie est en réalité un voyage initiatique, un pèlerinage vers ce lieu perdu qu’est le soi.
