Depuis le magistral Louis Malle Lacombe Lucien a été fustigé par la critique lors de sa sortie en 1974, poussant plus ou moins Malle à l’auto-exil artistique dans les années qui ont suivi, le cinéma français a généralement évité les histoires traitant de collaborateurs nazis.
Cela s’explique en partie par le fait qu’il est difficile de faire un film sur un personnage aussi antipathique : qui a envie de voir pendant deux heures quelqu’un saluer Hitler et envoyer volontairement des Juifs dans un camp de concentration ? C’est aussi parce que la France a encore du mal à composer avec la Seconde Guerre mondiale, qui a impliqué des actes héroïques de la part de la Résistance et de ses dirigeants en exil (le sujet de deux entrées très médiatisées à Cannes cette année, Moulin et De Gaulle : le fer qui penche), mais aussi des actes de lâcheté, ou pire, de ceux qui ont soutenu le régime de Vichy.
Un homme de son temps
L’essentiel
Un regard cinglant et frais sur le fascisme en temps de guerre.
Lieu: Festival de Cannes (Compétition)
Casting: Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Mathieur Perotto, Harpo Guit, Mathilde Abd-El-Kader, Jean-Baptiste Marre
Réalisateur, scénariste : Emmanuel Marré
2 heures 35 minutes
Cependant, cette année a été marquée par deux drames gaulois tentaculaires et ambitieux qui ont abordé de front la collaboration nazie, sous des angles différents et avec des résultats totalement différents.
Le premier était le biopic gonflé de 200 minutes de Xavier Giannoli Les rayons et les ombresqui relatait les sales affaires de guerre du magnat de la presse Jean Luchaire (joué par Jean Dujardin) et de sa fille idole du matin, Corinne. À la fois soigné et punitif, le film de Giannoli tentait à la fois de condamner ses protagonistes et, sinon nécessairement de les racheter, du moins de nous faire sympathiser avec certaines de leurs souffrances. Le résultat a été une œuvre qui n’a jamais réussi à trouver un point de vue cohérent, ce qui ne l’a pas empêché de rapporter 7 millions de dollars au box-office local, ni de susciter la polémique.
Le deuxième film, Un homme de son temps (Notre Salut), c’est aussi l’épopée d’un collaborateur — même si celui-ci se trouve être l’arrière-grand-père du scénariste-réalisateur Emmanuel Marre, promu cette année en compétition cannoise après ses débuts mémorables, Zéro F *** donné (co-réalisé avec Julie Lecoustre), joué à la Semaine de la Critique en 2021.
Il est difficile de catégoriser le deuxième long métrage de Marre, qui est ostensiblement une pièce d’époque mais qui semble plus contemporaine, comme un film indépendant sale dans lequel tout le monde porte de vieux costumes de sport et des coiffures vintage mais se comporte à peu près comme les gens le font aujourd’hui. Le film semble frais et improvisé, comme si quelqu’un revenait en 1940 avec un iPhone et battait un record, relatant les années sombres de l’obéissance à l’extrême droite et de la décadence morale.
Le film peut aussi sembler exaspérant – tout à fait intentionnellement. Marre ne fait aucun effort avec son ancêtre inestimé, Henri Marre (Swann Arlaud), écrivain, ingénieur et grimpeur social plutôt pathétique qui ferait tout pour avancer, y compris tout ce que les dirigeants soutenant les nazis exigeaient de lui lorsqu’il était leur fidèle employé. Des pans entiers du film sont consacrés à le voir exécuter des tâches banales de gestion intermédiaire ou assister à des réunions qui font bâiller avec son équipe et ses supérieurs, comme pour souligner la boiterie totale de l’ensemble de l’effort fasciste en France.
L’histoire commence en 1940, au milieu d’une fête (pensez à l’histoire de Visconti). Les damnésmais beaucoup moins extravagant) rempli de fonctionnaires et d’arrivistes descendus dans la ville thermale de Vichy, où un gouvernement collaborationniste dirigé par le héros vieillissant de la Première Guerre mondiale Philippe Pétain a été mis en place dans le sud de la Zone Libre. (Paris et le nord restent occupés par l’armée allemande).
Parmi eux, on repère Henri, tiré à quatre épingles et cherchant à nouer des contacts, comme un vendeur de produits pharmaceutiques dans une convention médicale (ou, peut-être, un producteur dans une soirée à Cannes). Trop désireux de plaire alors qu’il n’est pas un insupportable je-sais-tout, il se promène en branchant son dernier livre, Notre Salut (Notre salutqui aurait pu être un meilleur titre en anglais pour le film), un traité technocratique qui promet de rajeunir l’économie française sous le contrôle nazi.
Le directeur de la photographie Olivier Boonjing éclaire la séquence de fête avec des inondations de photos criardes, comme s’il tournait des vidéos qui seront postées plus tard sur TikTok. C’est un effet choquant au début – tout comme certains choix musicaux du film, qui mettent en avant les succès des années 80 d’Opus (« Life Is Life ») et d’Alphaville (« Sounds like a Melody ») qui entrent délibérément en conflit avec la période – de la même manière que Josh Safdie a utilisé des classiques de la pop moderne, y compris un autre morceau d’Alphaville, dans Marty Suprême.
Le lien entre passé et présent est sûrement délibéré de la part de Marre, qui tente de dépeindre la France occupée à travers le prisme d’aujourd’hui. Si des réalisateurs comme lui et Giannoli ont choisi de revenir sur les débâcles de l’ère Vichy, c’est peut-être parce que leur pays est actuellement confronté à un bouleversement politique similaire – un bouleversement qui, lors de la prochaine élection présidentielle, pourrait voir son premier chef d’État d’extrême droite depuis Pétain.
Ce sentiment plane sur une grande partie de Un homme de son tempsqui raconte minutieusement l’ascension d’Henri d’auteur inconnu à – et c’est le mieux qu’il puisse obtenir – directeur régional de l’agence de chômage de la Zone Libre. Travaillant dans un immeuble reconverti dans la ville indéfinissable de Limoges, il dirige une équipe indisciplinée comprenant une malheureuse secrétaire (Mathilde Abd-El-Kader) et un bras droit juif (Harpo Guit), qui offrent des moments de soulagement comique, comme s’ils jouaient dans un spin-off de Le bureau décoré de bannières à croix gammée.
Et pourtant, il n’y a rien de drôle dans ce que fait Henri là-bas, surtout lorsqu’il accepte de rassembler des travailleurs étrangers dans des camps de travail et, dans un cas impardonnable, il autorise des transports transportant des familles juives vers l’est. On sent qu’il a quelques réticences à ce sujet, car malgré tout ce qu’il accepte en tant que fonctionnaire de Vichy, Henri n’est pas vraiment méchant, il est juste faible et banal.
Arlaud, qui jouait le rôle de l’avocat de la famille dans Anatomie d’une chutedonne ici la meilleure performance de sa carrière, révélant les aspirations profondes et la peur de l’échec de son personnage. Henri a tellement peur de ne pas être en phase avec les responsables (y compris son patron impassible, joué par le frère du réalisateur, Jean-Baptiste Marre) qu’il est prêt à jeter tout le monde sous le bus – et parfois dans un train pour Auschwitz.
Henri veut aussi désespérément faire plaisir à sa femme, Paulette (Sandrine Blancke), avec qui il entretient un mariage tumultueux qui est d’abord introduit par une voix off épistolaire. (Marre a basé son scénario sur la correspondance réelle entre ses arrière-grands-parents.) Les deux ne partagent plus beaucoup de passion ensemble, et Paulette voit surtout Henri comme un perdant qui a échoué dans plusieurs entreprises avant d’arriver à Vichy et d’essayer de se faire un nom.
L’action de la seconde moitié du film oscille entre les relations quotidiennes à l’agence de chômage et la vie sur le front intérieur une fois que Paulette et les enfants arrivent à Limoges. Aucun des deux décors n’apporte beaucoup de bonheur à Henri, même si Paulette et lui parviennent à raviver temporairement leur amour – jusqu’à ce qu’elle découvre ce qu’il fait au travail. Le fait que le point culminant de l’expérience de guerre d’Henri semble être le moment où Pétain arrive à Limoges pour un défilé, pour ensuite l’éviter lors d’une rencontre, révèle à quel point tous ses efforts ont été vains.
Peu de temps après, les Alliés envahissent la Normandie et le régime tout entier est sur le point de s’effondrer, laissant Henri et ses camarades collaborations soit fuir vers la frontière la plus proche, soit affronter un peloton d’exécution. « Rien de remarquable ne vous arrivera jamais », dit à Henri un lecteur de lignes ivre lors de cette première fête à Vichy, et dans un sens il avait raison : la trajectoire d’Henri n’est pour l’essentiel pas exceptionnelle, même s’il a vécu des moments exceptionnels. Mais il décide de se ranger du côté de la mauvaise équipe, le condamnant à la liste noire de l’histoire de France.
Une règle cardinale en dramaturgie est de ne pas juger ses personnages, mais de Un homme de son tempsMarre est sans équivoque à propos de son arrière-grand-père, le décrivant comme un lâche médiocre qui a placé sa carrière au-dessus de tout le reste, y compris des autres vies humaines. Et pourtant, le réalisateur parvient également à faire preuve d’une certaine compassion envers Henri – non pas parce qu’il le respecte ou l’admire, mais parce qu’il le considère comme un impuissant imparfait, si désespéré de réussir. En racontant l’histoire honteuse d’Henri, il semble demander à tous les spectateurs ce qu’ils auraient fait à sa place à l’époque. Et peut-être maintenant.
