Le héros de la Résistance française, Jean Moulin, avait 44 ans lorsqu’il a été capturé par la Gestapo à Lyon et torturé jusqu’à sa mort, en juillet 1943. Il est depuis devenu un symbole national de la lutte de la France contre les nazis, peut-être une figure d’une certaine actualité renouvelée maintenant que diverses factions d’extrême droite font des incursions dans les élections françaises et dans le monde. C’est peut-être le moment idéal pour le biopic Moulinun sombre portrait des derniers jours de Moulin réalisé par le hongrois oscarisé László Nemes.

Nemes est en quelque sorte un spécialiste de ce type de drame historique. Ses films précédents ont couvert le soulèvement hongrois, les préparatifs difficiles de la Première Guerre mondiale et, en 2015, l’atroce Fils de Saülla vie et la mort dans un camp de concentration nazi. Son style sérieux, parfois lourd, s’exprime le plus clairement dans Fils de Saülqui utilise la technique nerveuse de garder la caméra très près d’un prisonnier alors que l’enfer se déchaîne en périphérie. Moulinen revanche, n’a pas de véritable gadget ; il est solide et direct, tourné dans des tons de noir et de jaune pâle, comme un vieux journal. C’est un film joliment monté, plein de détails précis d’époque, mais qui ne se distingue par ailleurs pas des nombreux biopics solennels et exigeants qui l’ont précédé.

Moulin

L’essentiel

Une représentation épuisante d’un principe inflexible.

Lieu: Festival de Cannes (Compétition)
Casting: Gilles Lellouche, Lars Eidinger, Louise Bourgoin, Marcin Czarnik
Directeur: Laszlo Nemes
Écrivain: Olivier Demangel

2 heures 10 minutes

Au début du film, il semble que l’on nous serve un thriller d’espionnage tendu et lo-fi. Des parachutes virevoltent dans un ciel nocturne d’encre, l’un transportant Moulin (Gilles Lellouche), sur le point de devenir le premier président du Conseil national de la Résistance. Nous le voyons vaquer à ses occupations clandestines, rencontrer divers membres de la clandestinité et prendre des décisions en une fraction de seconde à la suite de l’arrestation d’un allié proche. Avec ses rues pavées sombres, ses volutes de fumée de cigarette, ses regards furtifs, Moulin évoque efficacement les anciens espions noirs. Nemes ne nous laisse pas le temps de comprendre qui est qui et, réellement, ce qui se passe, mais regarder tous ces échanges furtifs est suffisamment convaincant.

Mais lorsqu’une réunion d’urgence avec les adjoints de Moulin est attaquée par la Gestapo, le film prend une autre forme. Cela devient une procédure épuisante sur l’emprisonnement et la torture de Moulin, au cours de laquelle Moulin refuse fermement – ​​et assez courageusement – ​​de donner à ses interrogateurs les informations qu’ils recherchent. (Plus précisément, ils veulent savoir où l’invasion alliée imminente va avoir lieu. Ce sont donc des informations assez importantes.) Nemes met en scène toute cette horreur avec une impartialité formelle ; nous n’avons pas de musique gonflée pour soutenir l’héroïsme de Moulin, il n’y a pas de discours entraînants. Ce n’est que de l’obscurité et de la douleur, même si Nemes nous épargne heureusement bon nombre des moments les plus sanglants. (Nous n’entendons que les bruits de quelqu’un tué par des chiens, par exemple.)

Lellouche, qui a environ dix ans de plus que Moulin à l’époque, est plutôt dur et au visage de pierre. Vers la fin du calvaire de Moulin, un peu plus d’émotion s’infiltre – un appel « Faites-le pour la France » pour qu’un codétenu le tue, un peu de tendresse envers son compagnon de cellule brutalisé, un hymne chanté face à un peloton d’exécution – mais sinon, on demande à Lellouche d’être recueilli et impassible, une statue commémorative prend vie.

Le film prend une énergie terrible à chaque fois que le célèbre responsable de la Gestapo, Klaus Barbie, entre dans le cadre. Barbie, jouée avec un calme effrayant par Lars Eidinger, était la surveillante de l’interrogatoire de Moulin, une tâche que nous le voyons accomplir avec une détermination effrayante. Eidinger apporte l’étincelle dont on a cruellement besoin à ces misérables débats ; son profil de méchanceté sociopathe est, malheureusement ou non, l’aspect le plus électrique du film. Nous avons déjà vu une version de cette interprétation de la pathologie nazie hautaine, cruelle et irritable, peut-être plus particulièrement chez Ralph Fiennes dans La liste de Schindler. Eidinger n’est peut-être pas si terrifiant, mais il sert habilement de lieu de notre colère et de notre dégoût. On devient encore plus en colère en se rappelant que les bons vieux États-Unis de A ont aidé Barbie à éviter l’emprisonnement pendant trois décennies après la guerre.

Nemes ne s’intéresse pas à un contexte aussi plus large. Lui et le scénariste Olivier Demangel maintiennent le film serré et concentré, accompagnant le public à travers les rythmes effrénés de la résistance de Moulin pour arriver ensuite à une conclusion abrupte. Aucune carte de titre résumant les nobles actions de Moulin ne nous accueille à la fin ; il n’y a pas de coda brumeuse. Nemes ne spécule même pas beaucoup sur qui aurait pu trahir Moulin et ses compatriotes, ce qui reste un sujet de débat en France. (Le film pointe principalement vers René Hardy, longtemps suspecté, mais n’y consacre pas beaucoup de temps.)

Je suis sûr Moulin suscitera un sentiment patriotique chez certains Français qui le verront, mais autrement, il est difficile de ressentir un réel sens du sens à l’animation du film, qui est si brutal et si peu éditorialisé qu’on pourrait tout aussi bien regarder un documentaire sur les faits. Cependant, il n’existe aucune séquence d’archives du creuset sanglant de Moulin, et Nemes avait apparemment un certain intérêt à filmer cela. Ce qui donne un peu la nausée, tout comme Fils de Saül l’a fait pour de nombreux téléspectateurs il y a dix ans. Nemes semble croire que représenter graphiquement, c’est se souvenir et honorer. Il y a peut-être une part de vérité là-dedans. Mais il est néanmoins trop facile de remettre en question les motivations du film et son approche : Moulin voudrait-il qu’on se souvienne de lui pour les mécanismes de sa mort lente et douloureuse, ou pour ce qu’il est mort en essayant de sauver ?

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