Les thrillers pince-sans-rire des frères Coen et les films policiers pessimistes des années 70 du réalisateur français Alain Corneau viennent à l’esprit en regardant Trop de bêtes (L’espèce explosive), un premier long métrage prometteur de la réalisatrice Sarah Arnold qui trouve de nouvelles façons intelligentes de raconter une histoire familière de flics véreux et de corruption dans les petites villes.
Ce qui distingue ce premier album sombre et drôle des autres entrées du genre, c’est le mélange inhabituel d’Arnold entre la faune sauvage, les conflits agraires, la frustration sexuelle et les querelles régionales de longue date, qui dans ce cas impliquent la gentrification de l’un des passe-temps les plus anciens de France : la chasse au gibier. Situé dans les forêts et les champs luxuriants du nord-est, l’histoire dépeint une guerre de factions sanglante entre chasseurs et agriculteurs, nantis et démunis, avec un gendarme déprimé, hors de l’eau, pris au milieu.
Trop de bêtes
L’essentiel
A la fois fou et contenu.
Lieu: Festival de Cannes (Quinzaine des Réalisateurs)
Casting: Alexis Manenti, Ella Rumpf, Vincent Dedienne, Jean-Louis Coulloc’h, Pscal Rénéric, Bertrand Belin, Jade Fiess
Directeur: Sarah Arnold
Scénaristes : Sarah Arnold, Jérémie Dubois, Olivier Seror, Romain Winkler, Mehdi Ben Attia
1 heure 35 minutes
Ce gendarme est délicieusement interprété par Alexis Manenti, devenu l’un des nouveaux acteurs les plus convaincants du cinéma d’art et d’essai français. (Il est également en tête d’affiche de la romance des camionneurs gays Chair et carburantdont la première a eu lieu à la Semaine de la Critique de Cannes. Bêtes créé à la Quinzaine des Réalisateurs.)
Mananeti incarne Fulda, un flic corse au drôle de nom allemand qui se retrouve plongé dans un conflit qui a commencé à germer un an avant son arrivée en ville. Comme le montre un prologue sanglant et rempli de sangliers, les hostilités impliquent un agriculteur militant (Pascal Rénéric), un maire gluant (Thierry Godard) et un garde-chasse dingue (Jean-Louis Coulloc’h) qui fait exploser son voisin avec un fusil de chasse dans la scène d’ouverture.
Arnold, qui a écrit le scénario avec quatre autres scénaristes, garde délibérément ces événements obscurs pendant une grande partie de la durée du film, au point que nous ne savons jamais vraiment qui est du bon côté de la loi. Nous ne savons pas non plus si la loi elle-même, représentée par le partenaire intrigant de Fulda (Vincent Dedienne) et son capitaine douteux (Bertrand Belin), est digne de confiance, laissant le gendarme résoudre le meurtre par lui-même.
Il trouve bientôt un acolyte improbable en la personne de Stéphane (l’excellente Ella Rumpf), un psychologue de la police envoyé pour aider les policiers de l’État à faire face à une vague de criminalité qui s’intensifie lorsque des carcasses d’animaux commencent à apparaître dans toute la ville. Dans un premier temps, Fulda résiste totalement aux enquêtes de Stéphane, qui portent sur des déboires personnels et professionnels survenus lors de son retour en Corse. Le gars a clairement des problèmes de colère – mais Stéphane aussi, apprend-on, qui a été arrêté pour un incident de rage au volant à Paris.
Les deux commencent finalement à travailler côte à côte, ce qui peut sembler tiré par les cheveux au début, même si l’habileté de complot d’Arnold et son sens de l’humour pervers ne nous font jamais remettre en question la plausibilité de ce qui se passe, ni tous les comportements étranges dont nous sommes témoins. Son film est bien plus Fargo que Pas de pays pour les vieillardsà tel point qu’il se délecte des particularités de ses deux protagonistes troublés, sans parler d’une enclave rurale où les gens font beaucoup de choses étranges et où on ne peut pleinement faire confiance à personne.
Le réalisateur donne une dimension épique à tous ces événements bizarres, grâce à des travellings aériens — gracieuseté du directeur opérateur Noé Bach (Animalie) – pour encadrer Fulda et Stéphane dans des pâturages verdoyants regorgeant d’animaux sauvages. Une partition rapide et dissonante de Florencia Di Concilio fait monter la tension mais n’enlève jamais l’humour, qui déborde lors d’un final mêlant balles réelles et effets délirants de la méthamphétamine liquide.
Ce qu’il y a de plus impressionnant dans Deux nombreuses bêtes c’est à quel point on se sent fou et contenu à la fois. Aussi absurde que soit l’histoire, Arnold la fonde toujours sur les trajectoires de ses héros improbables, qui se rapprochent à mesure que l’intrigue s’épaissit, ou plutôt se déroule. Fulda est peut-être un peu fou ; son instinct d’enquêteur ouvre néanmoins une affaire que personne d’autre ne peut résoudre. Mais il a également besoin des conseils et de l’intelligence de Stéphane pour l’empêcher de dérailler, faisant d’elle une complice parfaite dans sa lutte contre le crime.
De tous les rebondissements sauvages des débuts d’Arnold, le plus difficile à prédire est la manière dont le film se transformera en une romance potentielle entre deux personnes affrontant un ennemi qui les entoure ainsi qu’en eux. Il y a en effet trop de bêtes dans le film pour que Fulda et Stéphane puissent les apprivoiser, c’est pourquoi il ne peut se terminer que par un geste d’affection audacieuse dans lequel ils finissent par s’apprivoiser.
