On peut qualifier l’auteur français Bruno Dumont de bien des façons : profond, prétentieux, visionnaire, maître du porno de pauvreté rurale, iconoclaste du cinéma d’art et essai contemporain, ennuyeux surfait. Une chose que vous ne pouvez pas appeler n’est pas originale.
Chaque film de Dumont est une nouvelle expérience – parfois fascinante, parfois exaspérante, souvent les deux à la fois. Son long métrage précédent, L’Empireétait, entre toutes choses, un Guerres des étoiles parodie remplie de sexe, d’humour sarcastique et de tonnes de CGI, y compris une cathédrale gothique transformée en vaisseau spatial. Peu de gens ont fini par le voir, mais ceux qui l’ont fait ne l’oublieront probablement pas (c’est-à-dire s’ils sont restés jusqu’à la fin).
Roches rouges
L’essentiel
Art et essai pour les tout-petits.
Lieu: Festival de Cannes (Quinzaine des Réalisateurs)
Casting: Kaylon Lancel, Kelsie Verdeilles, Louise Podolski, Mohamed Coly, Alessandro Piquera, Meryl Pires
Réalisateur, scénariste, monteur : Bruno Dumont
1 heure 31 minutes
Son dernier effort, Roches rouges (Les Roches rouges), est à peu près aussi loin de L’Empire comme vous pouvez l’obtenir. Dépouillé jusqu’au pur minimalisme, il s’agit d’un drame de style docu mettant en vedette un groupe d’enfants âgés de cinq à sept ans. Image Rebelle sans cause avec seulement les intrigues les plus simples et avec un casting qui apprend probablement juste à lire, et vous aurez une vague idée.
Comme pour chaque aventure de Dumont, celle-ci est superbement filmée (par le directeur de la photographie Carlos Alfonso Corral, Les damnés), mettant l’action au milieu de panoramas à couper le souffle sur la Côte d’Azur où le gang passe ses journées d’été. Privilégiant les objectifs courts et la lumière naturelle, l’esthétique impressionnante du film est probablement son principal argument de vente.
Sinon, que se passe-t-il dans Roches rouges n’est pas exactement Rue Sésame matériel, même si Dumont évite heureusement de faire endurer à ses enfants le genre de choses que l’on voit dans certains de ses autres films, qui ont tendance à impliquer des atrocités comme le viol et la mutilation. Ici, les petits protagonistes traînent, gaffent et enfreignent quelques règles, comme sauter d’une série de falaises naturelles éblouissantes qui bordent la Méditerranée.
Le chef de ce sandlot gaulois est Géo (Kaylon Lancel), un petit blond fougueux qui se promène sur son mini-cyclomoteur comme s’il régnait sur les lieux. Un peu comme le héros de la percée de Dumont en 1997, La vie de JésusGéo est un dur à cuire qui parle très peu, même si cela vient peut-être du fait qu’il a… cinq ans. Avec les gamins-in-crime Rouben (Mohamed Coly) et Manon (Louise Podolski), il profite de l’ambiance ensoleillée du sud de la France lorsqu’il croise la route d’une nouvelle fille de son âge, Eve (Kelsie Verdeilles).
De là, Roches rouges se transforme en une histoire d’amour entre chiots racontée à travers l’approche distanciée typique de Dumont, qui n’entraîne pas vraiment le spectateur. Une fois que la nouveauté de voir des enfants mignons jouer un drame pour adultes s’estompe, le film peut sembler plutôt mince, même s’il bénéficie d’un peu d’humour décalé de la formidable série télévisée du réalisateur, P’tit Quinquin.
Le ton comique est particulièrement présent dans une longue séquence dans laquelle Géo et Eve quittent la ville pour prendre un train pour traverser la frontière italienne, où cette dernière rend visite à ses grands-parents dans un manoir en bord de mer. Soudain, nous voyons un vieil homme prendre des cours de tennis tandis que son trio de chiens de chasse russes sautent sur le terrain pour arracher des balles. Qui sait ce que cela a à voir avec le reste du film, mais au moins c’est amusant.
Comme dans toute romance tragique, notre héros mineur se retrouve finalement menacé par un rival jaloux, B (Alessandro Piquera), qui mesure une bonne tête de plus que Géo et peut-être un an ou deux de plus. Les deux chemins se croisent lors d’une grande confrontation au bord de la mer qui présente une partie de la violence brute pour laquelle Dumont est connu, bien qu’elle soit beaucoup plus épurée et finalement plutôt inoffensive.
Malgré quelques saignées tardives, Roches rouges ne va pas aussi loin que les autres films de l’auteur, ce qui est définitivement une bonne chose. Géo et ses copains sont trop adorables pour ça, et il est très peu probable que leurs parents les auraient laissés se faire torturer à l’écran. Ou peut-être Dumont, qui a remporté le Grand Prix du Jury à Cannes en 1999 pour son drame brutalement réaliste, L’Humanités’adoucit enfin avec l’âge. Ce qu’il ne fait pas – et c’est une bonne chose – c’est perdre son avantage.
